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Gilles Babinet : "Réformer la formation professionnelle pour accélérer la transformation digitale de nos entreprises"

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Gilles Babinet, multi-entrepreneur, premier président du Conseil National du Numérique, auteur de "L'Ere numérique, un nouvel âge de l'Humanité", nous livre ses réflexions sur la transformation digitale des entreprises. Matière à penser... et à agir !

Gilles Babinet est multi-entrepreneur, premier président du Conseil National du Numérique, représentant de la France auprès de la Commission européenne pour les enjeux du numérique, auteur de "L'Ere numérique, un nouvel âge de l'Humanité", président du conseil d'administration de Captain Dash et administrateur-fondateur de Eyeka.

Dans votre livre, vos distinguez 5 grandes mutations liées au numérique. Lesquelles concernent les PME et ETI françaises ?

L'éducation et la production concernent plus directement nos entreprises. En ce qui concerne l'éducation, l'une des spécificités de la France - comparée à ses voisins européens - est le mauvais fonctionnement de la formation professionnelle. Ce système engloutit près de 31 milliards d'euros chaque année, soit près de la moitié des dépenses nationales consacrées à l'éducation, avec une efficacité contestable.

Il semble urgent de repenser la formation professionnelle par et pour le numérique. Par exemple, il est désormais possible - grâce à des MOOC notamment - de proposer des cours modulaires, de durée variable, accessibles sans se déplacer, de valider ses acquis, etc. (à lire également : E-learning, plateformes collaboratives et MOOC : la révolution de l'open éducation atteint les entreprises). L'enjeu est considérable ! Mais nos institutions paritaires et l'Etat ne parviennent pas à moderniser et à réformer ce dispositif - qui apparait pourtant vital pour l'avenir de nos entreprises. Le temps de l'emploi à vie est terminé ; la dynamique nouvelle consiste à apprendre tout au long de sa vie professionnelle et, de surcroît, à maitriser les outils numériques.

J'observe - quoi qu'on en dise - que la différence des coûts du travail, entre la France et les pays nordiques, est assez marginale : par contre, ces pays disposent de bons niveaux de formation professionnelle. Se focaliser sur la baisse des charges, en omettant d'entamer une réforme de la formation professionnelle, pourrait nous conduire à devenir un pays low cost. Une production à bas coût de main d'œuvre, mais à faible valeur ajoutée. Ne préférons-nous pas créer des produits et services d'excellence et à forte valeur ajoutée ?

En réalité les corps sociaux qui ont la charge de ces enjeux sont enkystés. On peut se demander si patrons et responsables de PME ne devraient pas se fédérer ou rejoindre de petites institutions, plus agiles et en prise avec les réalités. Elles sont de plus en plus nombreuses et efficaces, comme l'est France Digitale (association qui regroupe les champions de l'entrepreneuriat digital : startups et investisseurs), pour ne donner qu'un exemple.

Et concernant la production ?

Sur ce plan, il faut d'abord rappeler que la France n'est que moyennement bien classée pour ses usages du numérique (cloud, big data, usage d'Internet et des réseaux numériques, etc). C'est clairement insuffisant pour un pays considéré comme la 5ème ou 6ème puissance économique mondiale. Des actions de sensibilisation des PME apparaissent nécessaires - et pourraient aller de pair avec la formation professionnelle.

Ce que nos PME ne semblent pas comprendre clairement, c'est le fait que les technologies numériques sont à leur portée, sur le plan technique et sur le plan économique, et qu'elles sont rentables au final.

Par exemple, les solutions cloud suppriment la nécessité d'investir (au sens bilanciel) et permettent néanmoins d'accéder à des services de grande valeur (comptabilité, gestion, paie, etc.). Cette révolution reste pourtant encore peu comprise, ce qui pénalise lourdement nos entreprises et notre économie.

Le manque d'assimilation des outils numériques est-il dû à un déficit de communication ?

Lorsque l'on évoque un manque de communication, cela cache souvent un autre problème, qu'il convient d'identifier ! Il me semble que ce problème est de nature structurelle, qu'il est lié à l'organisation des ensembles productifs français, et en premier lieu des entreprises, de la formation et de l'Etat...

Pourtant, par le passé, face à d'autres révolutions industrielles, la France s'est montrée bien organisée et réactive. La révolution verte, celle de l'agriculture dans les années 60, est un bel exemple de reconstruction du pays autour de nouveaux moyens de production.

Mais aujourd'hui, dans leur ensemble, nos institutions ne réalisent pas que nous sommes face à un virage et à des enjeux tout aussi importants. Je constate que de gros progrès ont certes été faits depuis 2010-2011 mais ils sont encore largement insuffisants.

Quels sont les manques à gagner pour nos entreprises et notre économie ?

De nombreuses études prouvent que notre économie souffre de son manque d'assimilation des technologies numériques. Pour prendre un seul exemple, la part du PIB générée par le numérique serait de 25 à 30 % chez nous, alors qu'elle dépasserait les 50 % aux États-Unis.

Dans une période marquée par une croissance faible et une concurrence forte, les outils numériques peuvent contribuer à la modernisation des entreprises et notamment à l'indispensable diffusion des compétences.

Pour accélérer la transformation digitale des entreprises, il faudrait sensibiliser les PME et le faire de façon quasi permanente. Je vois au travers de ma mission européenne des petits pays où le niveau de digitalisation accélère assez vite... et la France n'est pas en bonne position1. Mais il est encore possible de réagir.

Les entreprises et associations de l'économie sociale et solidaire (ESS) viennent d'acquérir un statut officiel, avec la loi de juillet 2014. Elles apparaissent comme un volet dynamique et porteur de changements pour la société française. En quoi sont-elles concernées par la révolution numérique ?

Elles-aussi ont une carte à jouer avec le numérique. Au-delà de l'outil numérique, c'est une question de civilisation qui se trouve posée. Comme je le détaille dans mon livre, je crois que nous allons être confrontés à la disparition rapide du travail. L'Europe compte aujourd'hui près de 19 millions de chômeurs : on peut craindre que ce chiffre ne soit pas amené à décroître aussi facilement qu'on le croit. Aux États-Unis, l'activité économique est très élevée mais, au delà des affirmations triomphales sur le rebond américain, on observe un développement inquiétant du phénomène des travailleurs pauvres, en compétition avec la machine sans même le savoir...

Il nous faut donc repenser les systèmes de redistribution sociale. L'économie sociale et solidaire en est une dimension essentielle et d'importance grandissante. Il faut cesser de la considérer comme relevant du caritatif ou du mécénat. Elle doit trouver des mécanismes structurels lui permettant de se développer : l'alliance de l'économie solidaire et sociale et du numérique me semble féconde et souhaitable.

À l'inverse, on ne peut plus entretenir la fiction d'un modèle économique qui reposerait sur des startups, suivant le modèle californien : il crée des concentrations de richesse qui sont problématiques et, in fine, contre-productives. Comme le soulignait récemment la Harvard Business Review, près de 90 % de la croissance américaine est captée par les 0,1 % les plus riches et les 10 % les plus riches en captent plus de 100 % : les classes populaire et moyenne s'appauvrissent. Certes les outils numériques ont favorisé la concentration de richesse jusqu'alors, mais ils n'ont pas intrinsèquement vocation à le faire.

Que conseillez-vous aux entreprises pour démarrer leur transformation digitale ?

Cela ne peut marcher que si le dirigeant porte l'enjeu, parce qu'il ne s'agit pas que d'un enjeu technologique, mais également celui d'une nouvelle forme d'organisation, visant à casser les silos. De façon allégorique, les entreprises californiennes sont très horizontales, même physiquement, alors que les entreprises françaises restent « verticalisées », concentrées dans des tours. Le bureau d'un Mark Zuckerberg est au milieu de nerds, alors que celui d'un patron français est conçu pour l'isoler, parfois en haut d'une tour. Cette approche ne marche plus et son obsolescence est programmée.

Chaque dirigeant devrait se donner un plan stratégique, très coordonné, et qui repose sur une notion de plateforme, sur la centralisation de l'information puis la distribution de tous les flux de l'entreprise à travers cette plateforme.

Avec le magazine Enjeu - Les Echos, nous avons procédé à une mesure de l'agilité des entreprises du CAC 40, qui a duré près de 4 mois. On voit bien que c'est plus une question de culture que de maîtrise technologique : aujourd'hui, les responsables comprennent assez bien ce que sont le big data, le cloud, etc. Mais les dirigeants ont du mal à mettre en œuvre les systèmes d'organisation agiles ou distribués, parce que c'est une culture du pouvoir qui est très différente de celle qu'ils exercent.

À l'inverse, les entreprises californiennes rassemblent des dizaines de milliers de collaborateurs, et affichent un haut niveau d'innovation : on a l'impression que plus elles sont grosses et plus elles accélèrent, ce qui est évidemment contre-intuitif. Lorsque j'ai participé au livre blanc "La transformation digitale" (voir à ce sujet notre article : 9 conseils pour réussir la transformation digitale de votre entreprise), j'avais insisté sur l'importance prise par le marketing, qui est devenu une science alors qu'il s'agissait plutôt d'une discipline très adaptable auparavant. La culture du KPI devient fondamentale aujourd'hui. Il y a, là aussi, une révolution à faire, qui repose sur le big data, la suppression des silos, le parcours client unifié, etc. Cette révolution est à notre portée : faisons-la !

1 Voir à ce propos le Digital Scoreboard, publié en avril 2014 par la Commission Européenne

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